Titre

Entre exploitation coloniale et coopération économique post-coloniale : place et impacts des entreprises françaises dans les relations commerciales franco-sénégalaises de 1895 à 2005.

Auteur Allassane NDIOR
Directeur /trice
Co-directeur(s) /trice(s)
Résumé de la thèse

De la fondation du premier comptoir français à l’embouchure du Sénégal sur l’Ile de Bocos en 1638 à l’arrivée au pouvoir Abdoulaye WADE en 2000 en passant par l’installation des maisons de commerces marseillaises, bordelaises et alsaciennes , des deux Guerres mondiales et l’accession à la souveraineté internationale en 1960, voilà déjà des siècles que les entreprises françaises, après avoir joué un rôle non négligeable dans l’installation et la conquête coloniale, continuent encore aujourd’hui d’être l’un des cordons ombilicales qui lie la France et le Sénégal. Faire circuler les marchandises, participer à la distribution des matérielles et techniques pour la construction des chantiers du Sénégal (voies ferrées, routes, immeubles etc.) et exploiter les ressources minières, agricoles, artisanales, forestières, agro-alimentaires et énergétiques, les entreprises françaises ont toujours été au cœur de l’appareil colonial et postcolonial français au Sénégal.

Déjà, dans la seconde moitié du XIX siècle, les innovations technologiques et, les mutations économiques (secteur industriel), le développement et la diffusion des moyens de communication (la réduction des distances), le développement de l’agriculture, permirent aux industries d’accroitre leur production. Face à la surproduction industrielle, il convient de noter que les besoins en matières premières et de nouveaux marchés devinrent urgents. « La révolution industrielle et la découverte du cuivre de Rhodésie, des diamants et de l’or sud-africain vont alimenter des fantasmes d’une Afrique aux richesses incommensurables ».C’est ainsi que la France se lança sur l’exploitation de ses colonies en Afrique comme le Sénégal. Donc la colonisation s’explique aussi par la nécessité pour les entreprises nationales de se procurer au meilleur compte les matières nécessaires à leurs activités ainsi que des débouchés au moment où l’essor du protectionnisme fermait les marchés des pays industrialisés à la concurrence étrangère et, selon J. Ferry , « la politique coloniale est fille de la politique industrielle » et selon Victor HUGO en 1879 : l’Europe se doit de coloniser l’Afrique pour l’industrie et le commerce.

D’ores et déjà, les études de Yves PEHAUT montrent l’histoire des maisons de commerce au Sénégal surtout celles des bordelais comme Maurel et Prom et de leur prospérité de le commerce colonial. Surnommé « la capitale du Sénégal », Bordeaux avait une influence capitale dans les politiques commerciales coloniales et la formation et l’émergence d’une l’élite politique locale à Saint Louis. Selon lui « les maisons bordelaises contrôlaient plus des deux-tiers de ces transactions et les six majeures pratiquaient le système d'intégration verticale que Maurel & Prom, la "Doyenne" avait mis au point : achat des graines en Afrique, transport en Europe et particulièrement en Gironde où l'huile d'arachide "Rufisque" ou "Cayor" de qualité supérieure était fournie par les quatre huileries locales (..). L’action commerciale de ces maisons était liée à une influence considérable auprès des instances ministérielles, des gouverneurs généraux et des gouverneurs et des administrations et des assemblées élues de la colonie ».

Par ailleurs, les deux Guerres Mondiales, en laissant apparaître un climat infernal, bouleversèrent la trajectoire de l’économie des nations. L’Europe étant le champ de déroulement des combats vit son économie dévastée, sa population décimée et ses infrastructures détruites. La France particulièrement, quant à elle, avait vu sa part du PIB mondial chutée, quittant 1,63% entre 1870 et 1913 à 1,15% dans la période 1913-1950 , soit une chute de 0,48%. En 1944, le PIB de la France avait encore baissé de rythme quittant les 111 546 à 94 207 millions de dollars en 1944 . Dès lors dans cette situation alarmante de l’économie française, la France fit recourt aux colonies, surtout celles de l’Afrique de l’Ouest.

Tout comme la révolution industrielle et les deux guerres mondiales, la mondialisation accentue, aujourd’hui, les intérêts des entreprises françaises dans ses anciennes colonies comme le Sénégal qui compte beaucoup sur son premier partenaire économique à l’extérieur. S’ouvrant sur l’Atlantique et au reste du monde, le Sénégal représente, bien avant la colonisation, la vitrine de l’Afrique, le point stratégique et culminant qui attire les convoitises des grandes puissances comme la France. Le Sénégal est le seul pays de l’Afrique subsaharienne avec lequel la France tient annuellement un séminaire intergouvernemental alternative Dakar-Paris. A la sortie de la dévaluation du franc C.F.A. en 1994, le Sénégal a beaucoup progressé dans sa quête de croissance. Stabilité politique, ressources humaines de qualités (une population jeune, un pool de cadres et d'expert de haut niveau), une hospitalité légendaire, un havre de paix sont à l'origine d'une courbe de croissance ascendante axée sur une économie saine et compétitive. Malgré tous les efforts consentis par les gouvernements sénégalais successifs, le taux de progression de son PIB reste lent, une hypertrophie des activités du tertiaire, un bas niveau du taux d'épargne et d'investissement, et une pauvreté assez conséquente. Le Sénégal avait hérité de la colonisation de plus d’infrastructures et des connaissances assez avancé sur l’industrialisation. Malgré le poids économique de la Cote d’Ivoire durant la colonisation, le Sénégal était la colonie privilégiée par la Métropole. Les industries françaises de l’époque avaient permis à la jeunesse sénégalaise de gagner en expériences. A la fin des deux décennies suivant l’indépendance, le gouvernement du Sénégal avait beaucoup souffert de la conjoncture économique ; les chocs pétroliers et la crise du système monétaire internationale en 1971 en empirant la dépendance de l’extérieur du Sénégal et la France se positionne ainsi comme principale puissance étrangère capable de l’aider avec des propositions de politiques d’ajustement structurel internes et externes. Ainsi, le besoin de soutien commercial du Sénégal à cette époque avait renforcé les liens politiques entre Paris et Dakar. L’épargne du Sénégal, qui représentait 6,6% en moyen par an du P.I.B de 1960 à 1979, devint négative entre 1980-84 de -3% avec une épargne privée négative et une épargne publique légèrement positive de 1,0% du P.I.B . La croissance économique du Sénégal d'aujourd’hui n'offre pas à la population un niveau de vie enviable d'où l'importance de faire la différence entre croissance économique et développement.

Représentant plus de 250, les entreprises françaises occupent une part importante dans l’activité économique au Sénégal, aujourd’hui. Les 13 premières filiales françaises enregistrent un chiffre d’affaire cumulé de 1300 milliards XOF soit à titre de comparaison 53% du budget sénégalais ou 18% du P.I.B . Total, Eiffage, SGBS, Orange, Auchan, Air France, Corsair, Necotrans : du secteur des hydrocarbures aux banques en passant par les télécommunications, la distribution, les transports aériens et maritimes, l’emprise des entreprises françaises est présente à tous les niveaux de la souveraineté économique du Sénégal et est diversement appréciée.

Selon le rapport « La France et ses partenaires pays par pays : les échanges commerciaux entre la France et le Sénégal en 2013 », la France demeure, en effet, le premier investisseur au Sénégal avec un stock d’IDE de 727 millions d’Euros (plus de 460 milliards de franc CFA et soit 40% des investissements étrangers. Les filiales d’entreprises françaises et entités de droit sénégalais détenus par des ressortissants français représentent près du ¼ du PIB et des recettes fiscales du Sénégal. Selon Tony CHAFER, en 2004, la France était le plus important fournisseur de biens et de services (535,4 millions d'euros du Sénégal) son deuxième client en Europe (637 M. €) et son investissement majeur. Ses sociétés produisent annuellement plus de 2 milliards d'euros de biens et services et représente un total de 20% du secteur de l'emploi (15000 employés de manière permanente) .

Cette forte mainmise sur l'économie sénégalaise ne semble-t-il pas donner naissance à une nouvelle forme de colonisation? Les filiales d’entreprises françaises et entités de droit sénégalais détenues par des ressortissants français représentent près du quart du PIB et des recettes fiscales du Sénégal, selon ce même rapport.

Les IDE français ne font-ils pas la force de l’influence française sur les politiques sénégalaises? Ne jouent-ils pas un rôle plus ou moins identique à celui des entreprises coloniales? Face à une diaspora productive, les IDE sont-ils aussi important? A croire le professeur Moustapha KASSE, « l’investissement direct étranger vient au Sénégal en faisant un calcul de retour sur investissement. Cela est « opérant pour ceux qui viennent mettre leur fric, c’est à nous de discuter ». Parce que, « les gens nous trompent, nous font miroiter dans notre faible capacité de négociation ». Que gagne le Sénégal sur la présence française dans son économie ? La courbe de croissance ascendante axée sur une économie saine et compétitive.

Ce fort intérêt pour le Sénégal par exemple ne corrobore-t-il pas l'idée que la France a du mal à se débarrasser de son passé colonialiste? Les questions restent bien-sûr nombreuses sur cette histoire autant que les réponses qu’elles engendrent. Sur ce, quelle place faut-il donner aux entreprises sénégalaises incapables de résister face à cette situation. Il ne suffit pas d'un simple regard actuel pour comprendre cette problématique mais de regarder sur le rétroviseur de l'histoire. Les entreprises coloniales ont balisé le terrain et ont offert un espace favorable à l'épanouissement des entreprises postcoloniales.

Parallèlement, les entreprises sénégalaises ne parviennent pas à concurrencer avec celles françaises plus performantes et mieux organisée. Selon Demba Moussa DEMBELE « c’est extrêmement dangereux, ce processus de recolonisation. Les secteurs clés de notre économie vont être contrôlés par les Français. Un peu partout au niveau des routes, du port et des banques, ce sont des sociétés françaises qui dominent. Mais surtout, ça risque d’étouffer complètement les Petites et moyennes entreprises sénégalaises ». Elles auront du mal à trouver des marchés et des financements.

Cette forte présence des entreprises françaises dans le pays de la « Téranga (hospitalité)» suscite des questionnements des acteurs économiques. En 1960, quand le Sénégal retrouvait sa souveraineté internationale, le pays n’avait presque aucun capital national. Cependant, pour le chroniqueur Mandiaye Gaye, le problème central de cette domination est le « manque de patriotisme ». Depuis 57 ans, souligne-t-il, le Sénégal n’a pas réussi à se frayer un chemin pour se détacher de l’ancienne puissance colonisatrice. Aussi, aux dires de l’ancien membre du PAI, le Sénégal manque « d’hommes d’affaires patriotes capables d’investir et de remplacer les Français ». « Au Sénégal, il n’y a que des entreprises familiales ou individuelles. Les gens ne pensent jamais à se regrouper pour mettre en place une société dynamique capable d’investir », reproche-t-il. Il est aussi important de revoir la responsabilité des sénégalais de toutes les couches sur cette situation politico-économique pour échouer le piège de la partialité. La France est un pays puissant et développé, il est tout à fait normal qu’elle veuille étendre son influence commerciale, politique et militaire à l’instar de ses homologues américains et chinois.

Pour corriger ces couacs, M. KASSE a indiqué qu’il faut aller au-delà « des barrières douanières très fortes qui ne suffisent pas ». Il faut plutôt mettre l’accent sur la « la taxation qui est effectivement un instrument national. On aurait pu le faire sur beaucoup de produits ».

Malgré, cette omniprésence de l'industrie française, la mondialisation et les efforts du Sénégal entraînent une forte concurrence chinoise et américaine. Déjà l'ancien ambassadeur de la France au Sénégal, Christophe Bigot souligne que « le Sénégal est dans une économie globalisée où la compétitivité est un élément central dans le choix que font les Sénégalais entre les entreprises ». La présence de la France dans l'économie sénégalaise est de moins en moins forte semble dire le haut représentant de Paris à Dakar qui constate en même temps a montée en force au Sénégal d'autres puissances, notamment asiatiques, la Chine en particulier. «Dans le même temps, la part de marché des entreprises chinoises a été multipliée par quatre », a noté Christophe Bigot avant d'ajouter que « ce sont des sociétés anglaises et australiennes qui sont sur le pétrole et le gaz, les phosphates sont contrôlés par un groupe indien et indonésien, les canadiens sont sur les mines d'or, d'autres peut-être des chinois s'activent sur la pêche ». Donc selon le diplomate français en poste à Dakar, la part de marché des entreprises françaises au Sénégal a diminué et est passée de 25% à 15% en quinze ans.

La montée en puissance des investissements chinois diversement appréciée bascule l'histoire commerciale franco-sénégalaise. Faut-il comparer le potentiel de deux investisseurs ? Si certains chercheurs pensent que c'est l'occasion pour les autorités sénégalaises de diversifier leurs choix de partenariats ; d'autres pensent que la Chine est pire que la France. Cette situation politico-économique assez stratégique change le ton de la politique française au Sénégal. Pour preuve en 2007, le discours de SARKOZY essaie de rappeler aux autorités sénégalaises et aux anciennes colonies que la France a toujours été là et elle sera évidemment là dans le futur.

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