Titre

Les relais du franquisme en Suisse sous l'angle inédit du tourisme: cas d'étude d'une propagande d'Etat autoritaire et sa réception en démocratie

Auteur Mari Carmen Rodríguez
Directeur /trice Professeur Francis Python
Co-directeur(s) /trice(s) Professeur Julio Tascón, Université d'Oviedo, Espagne
Résumé de la thèse Ma thèse porte sur l’analyse des enjeux mémoriels et politiques que revêt le « tourisme franquiste » tout au long de la dictature , permettant de renouveler les approches des relations étrangères de l’Espagne au XXe siècle. Objet trop longtemps délaissé par les études sur la politique extérieure en général, le tourisme a pourtant joué un rôle croissant dans les échanges multilatéraux et, plus globalement, dans l’évolution des sociétés humaines depuis le XIXe siècle. Comme le précise l’historien Laurent Tissot (TISSOT, 2003, Construction…, p.19), il a « souffert de l’image d’activité superflue et futile dans l’échelle des priorités économiques et sociales ». Ma recherche poursuit un double objectif : montrer que l’on peut dépasser les visions réductrices sur l’imaginaire du tourisme dans le cas du franquisme et dégager la complexité de son histoire. Aujourd’hui en effet, le cliché dominant des voyages en Espagne promus par la dictature est basé sur l’image d’un « tourisme de masse » apolitique en quête de plage et de soleil. Mais au-delà de ce modèle homogénéisant, il est intéressant de comprendre comme le précise Esther Sánchez (SÁNCHEZ, 2006, p. 278), que le tourisme « s’inscrit dans cette faculté à s’adapter aux circonstances et à se redéfinir constamment qui a caractérisé le régime franquiste ». Axé sur une instrumentalisation à géométrie variable de « marketing politique » de la guerre civile à la fin de la dictature, il devient à la fois une arme de propagande culturelle, sociale, économique, politique et mémorielle internationale. La complexité et l’originalité de ma démarche consiste à appréhender le « tourisme franquiste » dans sa diversité et à dépasser les bornes chronologiques de la trajectoire politique du Généralissime (1936-1975). Il convient en effet d’inscrire ce sujet d’étude dans un cadre comparatif plus large de l’histoire de « l’aventure touristique espagnole» (XIXe siècle à aujourd’hui). La mise en perspective permettra d’analyser les ruptures et les continuités liées au modèle franquiste et aidera à mieux comprendre le caractère atypique et novateur de cet objet de recherche. Afin de mieux comprendre les raisons du recours inédit de Franco à la propagande touristique en pleine guerre civile déjà, et à l’évolution de cette forme particulière de voyages mémoriels après les hostilités, il est important de connaître, en amont, les expériences passées qui ont fourni des modèles aux acteurs de l’opération. Celle-ci s’inscrit en effet dans le sillage du « tourisme de champs de bataille » d’après-guerre, développé en Angleterre au XIXe siècle (SEATON, 1999, p.131), qui devient une pratique internationale à la fin de ce siècle et qui connaît une exploitation massive au cours des années 1930, particulièrement en France (MOSSE, 1991, p. 154/PROST, 2002, p.4). En Espagne, l’originalité de l’opération réside dans sa mise en place en pleine guerre. Développé par les deux camps en lutte durant le conflit civil, le tourisme devient une arme au service du politique. Simultanément, le « tourisme de guerre » est l’objet d’une exploitation concurrentielle de la part de la République, qui tente de convaincre les puissances démocratiques européennes de se rallier à sa cause (GARCÍA, 2006, pp. 287-308). Les promoteurs des « routes de la guerre » franquistes s’appuient sur un modèle d’usage politique du tourisme, développé durant la dictature de Miguel Primo de Rivera (1923-1930), permettant au régime de tirer profit d’une image positive et accueillante du pays vis-à-vis de l’extérieur (CORREYERO et CAL, 2008, pp. 106-164). L’« invention d’un roman national », matérialisé géographiquement par le tourisme, est liée à l'instrumentalisation, d'un ensemble de lieux de la mémoire collective hispanique. Ce procédé relève d’une « invention de la tradition », au sens où l’entendent Eric Hobsbawm et Terence Ranger . Dans le cas des « circuits franquistes », les voyageurs suivent ainsi un itinéraire issu d’une sélection de lieux symboliques comme Covadonga ou Compostelle qui incarnent les « sanctuaires de l’Espagne » liés à « l’esprit de Croisade ». Le discours officiel qui encadre les visites est contrôlé par la Phalange, qui reconstruit une histoire de l’Hispanidad (Hispanité) basée sur une relecture du passé. L’extrait suivant, provenant des archives d’Alcalá de Henares, met en évidence ce procédé qui est au cœur de mon analyse : […] L’Espagne du Général Franco, en pleine guerre déjà, avec la foi absolue en l’imminence de la victoire finale, invite les citoyens de toutes les nations civilisées à parcourir ses Routes de la Guerre et à vérifier personnellement l’ordre, la tranquillité et la prospérité qui règnent dans les régions récemment conquises par les armes, et dans lesquelles, avec des conditions de sécurité et confort maximales, ils peuvent voir les empreintes encore chaudes d’une des épopées les plus grandes de l’Histoire […] . La découverte de la dimension exceptionnelle du contingent de touristes helvétiques ayant participé à ce tourisme inédit, à savoir 21'000 voyageurs , m’a convaincue de la nécessité d’approfondir le cas de la réception du « tourisme franquiste » en Suisse. Cette expérience se poursuit, après les hostilités, dans une Espagne « pacifiée », sous le sceau de la dictature franquiste. Modelable à loisir, le tourisme se diversifie et s’adapte à la complexité des alliances et des réorientations à laquelle le pouvoir en place se trouve confronté. Ma recherche se propose d’étudier cette évolution dans la durée, en tenant compte également, à l’inverse, de l’influence qu’a exercé le tourisme sur les mentalités en Espagne. Le développement vers un phénomène « de masse » aux cours des années 1960 a notamment marqué un tournant pour les autorités franquistes, forcées d’infléchir leur habitus idéologique. Il a provoqué quelques fissures dans le carcan de la dictature (PACK, 2006, p.68), mais il faut également souligner la persistance, en parallèle, de pratiques culturelles franquistes qui ont résisté au changement jusqu’à nos jours et qui nuancent les études publiées en la matière. En ce sens, il convient d’intégrer à l’analyse l’évolution des politiques mémorielles, des outils idéologiques, religieux et institutionnels de la propagande, ainsi que des usages publics de l’histoire par les différentes configurations politiques de l’Etat espagnol. L’analyse nuancée de l’« homo touristicus » (TISSOT, 2000, p. 224) helvétique face au « tourisme franquiste » permet de déceler la réception à l’extérieur de ce façonnement des identités nationales que les autorités en place veulent donner à voir au visiteur.
Statut
Délai administratif de soutenance de thèse
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